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GIJC25 : quand l’intelligence artificielle et l’OSINT redéfinissent l’enquête journalistique

GIJC25 : quand l’intelligence artificielle et l’OSINT redéfinissent l’enquête journalistique

Kuala Lumpur, Malaisie

Sous la chaleur moite de Kuala Lumpur, plus de 1 500 journalistes venus de 135 pays et territoires se sont réunis pour la 14ᵉ Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation (GIJC25). Loin d’un simple rendez-vous professionnel, la conférence s’est imposée comme un espace stratégique où une communauté mondiale réfléchit à la survie et à l’avenir de l’enquête, à l’heure de la désinformation, de la surveillance numérique et de l’autoritarisme croissant.

Deux piliers techniques ont particulièrement structuré les débats : l’intelligence artificielle (IA) et l’OSINT (Open Source Intelligence).


L’IA : de la “boîte noire” à l’alliée de l’enquêteur

Longtemps perçue comme une menace pour l’emploi ou comme un accélérateur de fausses informations, l’intelligence artificielle a changé de statut à la GIJC25. Le sommet mondial sur l’IA et le journalisme technologique, qui a ouvert la conférence, a posé un principe clair : il ne s’agit plus de subir la technologie, mais de la dompter au service de l’intérêt public.

La puissance de calcul au service du scoop

L’un des moments forts a été la présentation de méthodes permettant de créer son propre « assistant d’enquête » personnalisé. Grâce à des outils no-code présentés par Rune Ytreberg et Reinaldo Chaves, des journalistes sans compétences techniques avancées peuvent désormais automatiser l’analyse de milliers de documents judiciaires ou de registres publics.

Ce qui nécessitait auparavant des mois de lecture fastidieuse peut aujourd’hui être traité par des modèles d’IA capables d’identifier des schémas de corruption, des réseaux d’influence ou des anomalies financières en quelques secondes. Pour des rédactions disposant de moyens limités, cette évolution représente un véritable changement d’échelle.

L’IA comme bouclier contre la désinformation

Contre toute attente, l’IA a également été présentée comme un outil de protection. Un exemple marquant est venu du Venezuela avec « La Chama » et « El Pana », deux présentateurs de journaux télévisés générés par intelligence artificielle.

Loin de tromper le public, ces avatars permettent de diffuser des informations vérifiées tout en protégeant l’identité des journalistes de terrain. Dans un contexte de répression brutale, l’IA devient ainsi un rempart contre la prison ou l’exil forcé.

Le défi de l’imputabilité algorithmique

La conférence n’a cependant pas versé dans l’enthousiasme aveugle. Karen Hao et d’autres experts ont insisté sur la nécessité d’enquêter sur l’IA elle-même. Les algorithmes utilisés pour l’octroi de crédits, la surveillance des frontières ou la modération des contenus ne sont pas neutres.

La GIJC25 a fourni des méthodes concrètes pour auditer ces systèmes, comprendre leurs logiques internes et révéler les biais discriminatoires cachés dans le code.

« L’IA ne remplacera jamais le flair d’un journaliste, mais le journaliste qui utilise l’IA remplacera celui qui ne le fait pas », résumait un participant dans les couloirs du centre de convention.

OSINT : le nouveau microscope du journaliste d’enquête

Si l’IA est le moteur, l’OSINT est la boussole. À Kuala Lumpur, l’exploitation des sources ouvertes s’est imposée non plus comme une spécialité technique, mais comme une nécessité vitale pour établir la vérité.

La masterclass SKUP : un pont entre les rédactions

L’un des temps forts de la conférence fut la masterclass organisée par la fondation norvégienne SKUP (Stiftelsen for Kritisk og Undersøkende Presse). Dans une salle comble, l’atmosphère rappelait celle d’un atelier d’orfèvrerie numérique.

Le rendez-vous a réuni un groupe restreint de journalistes boursiers venus de pays où les archives officielles sont souvent verrouillées, inaccessibles ou manipulées. Pour eux, l’OSINT représente une forme de libération.

« Apprendre à utiliser des outils norvégiens pour enquêter sur la corruption chez moi, en Afrique ou en Asie du Sud-Est, c’est comme recevoir une clé pour des portes que je pensais soudées », confiait un participant à l’issue de la session.

Rendre l’invisible visible

La formation de la SKUP n’a pas seulement présenté des outils, mais une méthodologie rigoureuse de vérification. Les participants ont travaillé sur :
– La géolocalisation et la chronolocalisation : déterminer le lieu et l’heure d’une vidéo en analysant les ombres, la position du soleil ou l’environnement bâti.
– La traque des registres : suivre les propriétaires de yachts, d’avions privés ou de sociétés écrans à partir de bases de données internationales.
– La récupération de données effacées : utiliser les archives du web pour retrouver des preuves que des gouvernements ou des entreprises pensaient avoir supprimées définitivement.

Une nouvelle grammaire de l’enquête

À la GIJC25, un constat s’est imposé : l’enquête journalistique est entrée dans une nouvelle ère. L’IA et l’OSINT ne remplacent ni le terrain ni l’éthique, mais ils offrent aux journalistes des moyens inédits pour résister à l’opacité, documenter les abus et défendre le droit du public à l’information.

Dans un monde où la vérité est de plus en plus attaquée, ces outils deviennent des instruments de survie démocratique.

Des figures inspirantes du journalisme mondial

La GIJC25 a également réuni des figures emblématiques du journalisme d’investigation. Parmi elles, Maria Ressa, Prix Nobel de la Paix, est revenue sur son combat pour la liberté de la presse aux Philippines, soulignant l’importance de la solidarité internationale face aux attaques judiciaires et numériques.

Paul Radu, cofondateur de l’OCCRP, a partagé son expérience des enquêtes transfrontalières, tandis que les équipes de Bellingcat ont détaillé leurs méthodes de vérification numérique, devenues des références mondiales. Ces échanges ont mis en lumière une conviction partagée : le journalisme d’investigation est désormais un travail collectif, dépassant les frontières nationales.

Sécurité numérique et reconnaissance du courage

La question de la sécurité des journalistes a traversé l’ensemble des débats. Les révélations sur l’utilisation de logiciels espions, tels que Pegasus, ont rappelé la vulnérabilité croissante des reporters face à la surveillance numérique. Des sessions spécifiques ont été consacrées à la protection des sources, au chiffrement des communications et à la gestion des risques.

La conférence s’est conclue avec la remise des Global Shining Light Awards, qui récompensent des journalistes enquêtant dans des contextes de guerre, de répression ou de menaces constantes. Un moment fort, rappelant que, malgré les dangers, le journalisme d’investigation reste un pilier essentiel de la démocratie.


Une collaboration sans frontières

La GIJC25 s’est refermée sur une certitude : l’isolement est le meilleur allié des corrupteurs. En quittant la Malaisie, les délégués ne ramènent pas seulement des scripts d’IA ou des outils de géolocalisation. Ils repartent avec la conviction qu’ils forment une seule et même ligne de front.

Le rendez-vous est déjà pris : la prochaine Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation se tiendra aux Pays-Bas en 2027. Une occasion exceptionnelle pour les journalistes d’investigation d’aller représenter leurs pays et de rapporter ces outils indispensables pour bâtir une presse forte, indépendante et résiliente.

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A propos de l’autrice

Annela Faustine Niamolo

Annela Faustine Niamolo est journaliste d’investigation et photographe, née à Bangui en République centrafricaine. Titulaire d’une licence en journalisme, elle a débuté sa carrière au Réseau des Journalistes pour les Droits de l’Homme (RJDH) avant de devenir journaliste photographe indépendante et correspondante de l’AFP en République centrafricaine en 2022.

Engagée dans sa communauté, elle se spécialise dans le journalisme environnemental et culturel et est boursière de la cohorte 2 du programme de journalisme environnemental de Mongabay Afrique.

À travers son travail journalistique et photographique, elle met en lumière les réalités sociales souvent marginalisées et s’investit activement dans sa communauté. À travers les réseaux sociaux, qu’elle utilise comme des outils de sensibilisation et d’engagement citoyen, elle œuvre pour une information rigoureuse, une sensibilisation positive et une influence constructive.